ILS VENAIENT POUR FAIRE LEUR COURSES, ILS REPARTENT AVEC LEUR PREMIER FLIPPER

Pendant des années, l’industrie du flipper a cherché la licence capable de rajeunir son public et de transmettre la flamme. Marvel, Star Wars, Jurassic Park, Stranger Things, Mandalorian, Foo Fighters, Jaws, tout le monde avait son candidat et tout le monde avait son explication sur la génération qu’il fallait aller chercher. Avec Pokémon, Pokémon peut faire ce qu’aucun discours sur le flow, les toys ou le ruleset ne fera jamais : donner envie d’acheter un flipper à quelqu’un qui se foutait du flipper.

Un propriétaire revend son Godzilla pour acheter un Pokémon. Pour Stern, la vente est faite. Pour l’industrie, rien n’a changé. Le même passionné possède toujours le même nombre de machines et l’argent continue de circuler à l’intérieur d’un marché déjà constitué. En revanche, lorsqu’un fan de Pokémon qui n’avait jamais envisagé de posséder un flipper commence à se renseigner sur les dimensions de la machine, son entretien, son installation et le budget nécessaire pour en accueillir une chez lui, le flipper vient de conquérir un nouveau propriétaire. C’est cette conquête qui compte désormais pour Stern, et pas seulement pour Stern.

Depuis que je consacre mon activité à plein temps au flipper, mon travail ne consiste plus uniquement à essayer des machines et à vous dire si elles sont bonnes ou mauvaises. Je fais aussi un travail de veille et d’analyse éditoriale. C’est moins sexy qu’une partie sur un Collector’s Edition, ça implique beaucoup trop d’onglets ouverts et une quantité franchement indécente de café, mais c’est une part essentielle du boulot si je veux vous proposer autre chose que le communiqué de presse du jour réchauffé avec trois adjectifs et une miniature YouTube.

Je passe donc un temps considérable à observer ce qui se dit chez les fabricants, dans les communautés, sur les forums, les réseaux, chez les joueurs, mais aussi au-delà du petit monde du flipper. Mon boulot est de repérer les signaux dans tout ce bruit, de séparer le fait de l’impression, de chercher ce qui se répète, ce qui évolue et ce qui mérite réellement notre attention. Les faits restent les faits, je les vérifie autant que possible. L’analyse vient ensuite. Et seulement après, je me permets de vous dire ce que j’en pense. Là, évidemment, nous quittons l’objectivité journalistique pour entrer dans mon territoire préféré : celui où je peux enfin ouvrir ma gueule.

C’est en travaillant de cette manière que deux discussions récentes sur Reddit ont retenu mon attention. Deux posts Reddit ne font pas une tendance de marché, et je ne vais certainement pas sortir le PowerPoint, le camembert et la flèche qui monte vers le ciel pour vous expliquer que nous assistons à une révolution historique. Ce qui m’intéresse ici n’est pas leur nombre. C’est le profil des personnes qui commencent à poser les questions.

Des débutants. Des gens qui arrivent par Pokémon avant d’arriver par le flipper. Ils ne connaissent pas encore les designers, ne comparent pas les architectures de plateau, ne savent pas forcément ce qu’est un VUK et n’ont pas encore passé trois heures dans une discussion expliquant que l’humanité a atteint son apogée en 1997 avec Medieval Madness et que tout ce qui a été produit depuis constitue une lente dégénérescence de notre civilisation. Et c’est très bien comme ça.

Ces gens ne cherchent même pas nécessairement « un flipper ». Ils veulent Pokémon chez eux. Point. Le reste vient après. Pikachu les amène devant une machine qu’ils n’auraient peut-être jamais regardée autrement. Puis ils découvrent le jeu, commencent à regarder des vidéos, à comparer les versions, à poser des questions sur l’entretien, l’encombrement et le prix. Sans l’avoir prémédité, ils sont déjà en train d’apprendre à acheter leur premier flipper.

Si Stern parvient ensuite à transformer une partie de ces fans de Pokémon en joueurs, puis ces joueurs en propriétaires capables demain de s’intéresser à une deuxième machine qui n’a plus rien à voir avec Pokémon, le succès de cette licence dépassera largement son nombre d’exemplaires vendus. Stern n’aura pas simplement capté une demande existante ni déplacé quelques milliers de collectionneurs d’une machine vers une autre. Pokémon aura créé du marché.

LA LICENCE FAIT LE PREMIER PAS À LA PLACE DU FLIPPER

Un futur propriétaire classique entre souvent dans le hobby par le jeu. Il découvre une machine dans un bar, chez un pote qui souvent correspond au même type de profil qu’un marketeux vise habituellement, commence à jouer régulièrement, regarde les modèles, apprend les différences entre Stern, JJP et les autres, puis finit par envisager l’achat. Pokémon peut inverser complètement ce parcours. Le point de départ devient Pokémon, pas le flipper.

Le fan connaît Pikachu depuis l’enfance. Il a joué aux jeux vidéo, ouvert des boosters, collectionné les cartes, regardé l’anime et, pour certains, recommencé tout le cirque vingt ans plus tard avec leurs propres enfants. Pokémon n’a pas besoin de se présenter.

Puis un jour, ce fan découvre qu’il peut avoir chez lui 130 kilos de Pokémon qui clignotent, font le vrai bruit de Pikachu, lancent des billes et lui permettent de remplir un Pokédex en jouant. Là, Stern dispose d’un avantage colossal. Il n’a pas besoin de créer le désir autour de la licence, ni d’expliquer pourquoi Pikachu, Team Rocket ou une Poké Ball devraient provoquer quelque chose chez lui. Nintendo, Game Freak et The Pokémon Company s’en chargent depuis trente ans. Stern n’a plus qu’à transformer cette envie de Pokémon en envie de flipper. Maintenant que Stern a capté l’attention, il faut transformer cette attention en achat.

Vendre un flipper à quelqu’un qui n’en a jamais possédé suppose de répondre à des questions auxquelles nous, pinheads, ne pensons même plus. Quelle hauteur fait la machine ? Est-ce compliqué à entretenir ? Est-ce qu’un enfant peut jouer ? Est-ce qu’il faut savoir bricoler ? Est-ce que ça consomme beaucoup ? Est-ce que je vais m’en lasser ? Est-ce que mon conjoint ou ma conjointe va gueuler ? (Spoil : OUI !). Voilà les questions du véritable nouveau client, pas celle de savoir si le fan layout rappelle Attack from Mars ou si le ruleset possède suffisamment de stacking. C’en est presque rafraîchissant, car lire depuis des années les mêmes commentaires dogmatiques des anciens que les nouveaux reprennent pour se faire accepter dans le groupe, très peu pour moi, je pense d’ailleurs en avoir fait suffisamment la démonstration.

POUR UN DÉBUTANT, PIKACHU COMPTE DAVANTAGE QUE VOTRE AVIS SUR LE FLOW

Nous avons aussi une mauvaise habitude dans la communauté : conseiller un débutant comme s’il était déjà l’un des nôtres. Nous évaluons ce qu’il devrait acheter avec nos années de pratique, nos références, nos obsessions, nos classements et parfois nos vieilles certitudes que l’on finit par confondre avec des vérités universelles.

À peine un nouveau joueur prononce « Pokémon » qu’on lui explique que c’est de la merde, que c’est pour les gamins, qu’une autre machine offre davantage de profondeur, qu’un classique Williams y a pas mieux, qu’un Godzilla d’occasion représente une meilleure affaire ou qu’à ce prix il pourrait acheter telle autre Stern. C’est défendable mais c’est complètement passer à côté de la personne qui vient de pousser la porte. Le gars ne cherche pas nécessairement « le meilleur flipper à 7 000 dollars ». Il veut le flipper Pokémon. C’est Pokémon qui l’a amené jusqu’à nous, pas notre classement des meilleurs layouts des trente dernières années.

Et au lieu de nous en réjouir, nous avons parfois ce réflexe assez formidable qui consiste à immédiatement lui expliquer qu’il désire mal. Il aime cette machine ? Nous allons lui apprendre laquelle il devrait aimer. Il veut jouer tranquillement avec ses enfants ? Nous allons lui parler profondeur de ruleset. Il trouve Pikachu génial ? Quelqu’un finira bien par lui expliquer que Medieval Madness reste indépassable depuis 1997, parce qu’une partie de la communauté semble avoir signé un pacte collectif interdisant toute forme de progrès depuis que Tina Turner chantait encore GoldenEye. À force de vouloir transmettre notre culture, on finit parfois par imposer nos goûts.

Il va falloir faire un petit examen de conscience si nous voulons réellement voir le flipper grandir. Nous ne pouvons pas passer notre temps à nous lamenter sur le vieillissement de la communauté, le manque de nouveaux joueurs ou la difficulté du hobby à sortir de sa niche, puis accueillir ceux qui arrivent en leur tendant immédiatement le règlement intérieur du bon pinhead. On ne développe pas une communauté en demandant aux nouveaux de reproduire les goûts, les références et les habitudes de ceux qui étaient là avant eux. On la développe en leur laissant construire les leurs.

Un témoignage récent l’illustre très bien. Un acheteur envisageait Pokémon comme première machine avant tout pour ses enfants, tout en précisant que son choix personnel se porterait davantage sur Jurassic Park. Les réponses ont rapidement dérivé vers la valeur financière, la durée pendant laquelle les enfants resteraient intéressés et les alternatives considérées comme plus pertinentes. Ces conseils peuvent être utiles. Mais l’information la plus importante était déjà sous nos yeux : une famille qui n’aurait peut-être jamais envisagé l’achat d’un flipper était en train d’envisager sérieusement d’en installer un chez elle à cause de Pokémon. C’est exactement ce que cherchent les industriels depuis des années.

Alors accueillons ces gens avant de chercher à les éduquer. Laissons-les construire leur Pinball Xperience (ouhhhh je tease). Laissons-les aimer une machine pour de mauvaises raisons selon nos critères, qui sont peut-être d’excellentes raisons selon les leurs. Laissons un enfant vouloir jouer uniquement parce qu’il y a Pikachu sur le plateau. Laissons son père acheter la LE parce qu’il collectionne Pokémon et se fout royalement de savoir qu’une Pro d’occasion possède un meilleur rapport gameplay/prix. Il aura largement le temps de devenir aussi pénible que nous plus tard.

Et gardons-nous surtout de regarder ces nouveaux joueurs avec condescendance. La communauté comme les industriels, d’ailleurs. Hein ? Oui, je vous vois venir, les industriels. Le nouveau consommateur n’est pas simplement une vache à lait fraîchement débarquée qu’il suffirait d’équiper d’un topper, de trois mods et d’une édition encore plus limitée que la Limited Edition. Il veut vivre sa Pinball Xperience. Ouuuh, je re-tease, avec toute la délicatesse d’un multiball lancé alors que vous aviez déjà perdu le contrôle de la première bille.

Ces nouveaux joueurs arrivent sans trente années de dogmes, mais avec une culture immense du jeu vidéo, du TCG, du collectible, des systèmes de progression modernes, des achievements et des expériences connectées. Ils ne connaissent peut-être pas encore l’histoire de Williams, les signatures des designers ou notre lexique, mais ne confondons jamais absence de références avec absence de culture. Ils en possèdent une autre, et le flipper moderne emprunte déjà énormément aux univers dont ils viennent.

Dans quelques années, certains joueront mieux que nous, comprendront mieux les machines que nous et regarderont à leur tour nos certitudes avec le même sourire que nous réservons aujourd’hui à ceux qui nous expliquent encore qu’on n’a jamais fait mieux depuis Medieval Madness. Et tant mieux. Ce sera même la preuve que nous avons réussi à leur transmettre le flipper sans leur imposer de devenir nos copies. Une communauté qui ne produit que des copies de ses anciens ne grandit pas, elle vieillit.

MAIS ATTENTION, POKÉMON NE DOIT PAS DEVENIR LE FLIPPER POUR ENFANTS

Ce serait l’autre raccourci idiot. Pardon, complètement con. Oui j’étais un peu fragile sur le début de phrase je vous demande me pardonner. Je vais me ressaisir. Mais combien de fois j’ai pu lire cette absurdité qui à pour seul impact de rendre juste l’intelligence de son auteur très discrète. Pokémon n’a jamais été uniquement une licence enfantine. Quelqu’un qui avait dix ans lorsque Pokémon Rouge et Bleu ont explosé à la fin des années 1990 se trouve aujourd’hui en plein dans la tranche d’âge capable de consacrer plusieurs milliers d’euros à un objet de passion. Certains ont maintenant leurs propres enfants et transmettent la licence exactement comme d’autres générations ont transmis Star Wars, Marvel ou les groupes rock qu’on retrouve aujourd’hui sur les backglass.

Cette profondeur générationnelle compte énormément. Pokémon peut faire jouer l’enfant parce qu’il reconnaît Pikachu, mais également convaincre le parent parce que Pikachu faisait déjà partie de son enfance. Et la machine n’a pas été conçue comme un jouet mou destiné à laisser gagner tout le monde. Plusieurs retours de joueurs décrivent au contraire un jeu immédiatement compréhensible mais capable de punir sévèrement les tirs manqués. Dans une discussion récente, Pokémon est recommandé comme jeu pour non-joueurs avant qu’un autre propriétaire rappelle immédiatement qu’il peut également être brutal. Cette contradiction est intéressante : le thème accueille, la machine ne donne pas nécessairement les points ni le wizard-mode plus facile d’accès.

C’est une combinaison beaucoup plus saine qu’un flipper volontairement simpliste. Un nouveau joueur peut comprendre ce qu’il regarde et prendre du plaisir immédiatement, puis découvrir progressivement qu’être bon demande autre chose que connaître le nom des Pokémon.

Puis sincèrement les gars, vous pensez réellement que George Gomez va ruiner sa réputation de taulier du game design pour flatter Timéo, quatre ans, nourri au quinoa équitable, en pleine tempête émotionnelle parce que papa soja a refusé de transformer le vélo cargo familial en jardin participatif, persuadé depuis sa naissance que le mot « non » constitue une forme de violence institutionnelle dont il convient de négocier, en conseil familial, des alternatives compatibles avec ses besoins, son consentement et ses énergies positives, elles-mêmes alignées sur les cristaux roses posés sur sa table de nuit pour manger les mauvais rêves pas gentils de ce monde dystopique et patriarcal ?

Soyons sérieux deux secondes.

LE PREMIER FLIPPER COMPTE PLUS QUE LA PREMIÈRE VENTE

Pour Stern, vendre Pokémon comme première machine possède une valeur qui dépasse largement le chiffre inscrit sur la facture. Un premier flipper n’est pas seulement une vente, c’est une porte d’entrée vers tout le reste. Et dans notre hobby, nous savons très bien à quelle vitesse cette porte peut se transformer en gouffre financier.

Le type entre pour Pokémon. Au début, tout est parfaitement sous contrôle. Il voulait Pikachu, il a Pikachu, fin de l’histoire. Puis il joue. Beaucoup. Il commence à comprendre pourquoi certains tirs lui procurent davantage de satisfaction, pourquoi il aime les machines rapides ou au contraire celles qui lui laissent reprendre le contrôle. Il découvre qu’un plateau n’est pas simplement un assemblage de rampes et de machins qui clignotent. Il va sur le site Pinball Xperience (déploiement en septembre ouuuuhhhh je tease encore), apprend les noms des designers, commence à reconnaître leurs signatures, essaie Jurassic Park, prend une claque sur Jaws, découvre une JJP et comprend soudain qu’il existe plusieurs philosophies derrière ces grosses caisses en bois.

Quelques mois plus tôt, il ignorait jusqu’au nom de George Gomez. Maintenant, il est capable de vous expliquer pourquoi il préfère telle architecture de plateau (c’est utile quand même Pinball Xperience) pendant que son conjoint regarde dans le vide en regrettant l’époque bénie où sa seule obsession consistait à ouvrir des boosters Pokémon.

Puis arrive l’étape que nous connaissons tous. Il regarde les petites annonces « juste pour voir ». Aucun projet d’achat, bien entendu. De la documentation. Une démarche intellectuelle. Presque journalistique. Jusqu’au soir où apparaît une machine à quarante kilomètres, dans un état remarquable, à un prix « franchement difficile à retrouver ». Il explique alors à la maison qu’il serait financièrement irresponsable de laisser passer une affaire pareille. Quelques heures plus tard, deux adultes essaient de faire passer 130 kilos dans une porte qui, manifestement, n’a jamais été conçue pour accueillir les conséquences d’une passion mal maîtrisée.

Vous connaissez la suite. Une machine devient deux, puis trois. Il commence à acheter des accessoires, participe à des événements, découvre les tournois, fréquente les communautés, regarde des streams de Lazarus Nox Pinball sur Twitch (et bim auto promo ni vu ni connu !), fait essayer ses machines à ses amis et devient lui-même le pote chez qui quelqu’un découvrira un jour le flipper. Le primo-acheteur d’aujourd’hui peut devenir le point d’entrée de plusieurs autres joueurs demain.

C’est cette mécanique qui rend Pokémon autrement plus important pour Stern qu’une licence simplement capable de vendre beaucoup de machines. Une licence musicale peut parfaitement déclencher l’achat d’un fan qui conservera son unique flipper parce qu’il voulait avant tout posséder un objet consacré à son groupe préféré. Pokémon possède un avantage supplémentaire : son univers est déjà construit autour du jeu, de la collection, de la progression et de la complétion. Capturer, améliorer, collectionner, comparer, recommencer, poursuivre un objectif pendant des dizaines ou des centaines d’heures, le futur propriétaire connaît déjà tout ça. Stern ne lui demande pas d’adopter une nouvelle grammaire, il transpose une partie de celle qu’il maîtrise déjà dans le flipper.

C’est aussi ce qui donne beaucoup plus de sens à Insider Connected sur cette machine. Sur certains flippers, scanner son compte reste encore pour une partie des propriétaires un petit bonus sympathique : retrouver ses scores, débloquer quelques achievements, participer à un challenge et alimenter gentiment les statistiques de Stern. Avec Pokémon, la connexion peut devenir une composante naturelle de l’expérience. Vous capturez un Pokémon physiquement sur le plateau et cette capture rejoint votre Pokémon Collection dans votre compte Insider Connected. La partie se termine, la collection reste.

Pour quelqu’un issu du jeu vidéo moderne, il n’y a rien d’exotique là-dedans. Il possède déjà des profils, des sauvegardes, des succès, des collections persistantes et une identité de joueur qui survit à la session. Pour le pinhead qui a connu le high score soigneusement photographié avant que quelqu’un éteigne la machine, Insider Connected est une couche numérique ajoutée au flipper. Pour le joueur Pokémon, ne rien conserver entre deux parties paraîtrait presque plus étrange que l’inverse.

Et Stern récupère au passage quelque chose d’extrêmement précieux : une relation avec le joueur qui ne s’arrête plus lorsque la machine est éteinte. Son compte peut accompagner ses parties sur Pokémon, puis sur une autre Stern chez un ami, dans un bar, pendant un événement ou sur sa future deuxième machine. Le joueur venu pour une licence commence ainsi à construire une identité de joueur de flipper qui dépasse progressivement cette licence.

C’est là que se jouera une partie du véritable rendement de Pokémon. Compter les Pro, Premium et LE sorties de l’usine permettra de mesurer son succès commercial immédiat. Compter combien de ces machines constituent un premier achat, combien de leurs propriétaires se connectent, jouent ailleurs, participent à la communauté puis achètent une deuxième machine permettrait de mesurer quelque chose de beaucoup plus important : la capacité de Pokémon à fabriquer de nouveaux pinheads.

Parce qu’une Stern vendue à quelqu’un qui en possède déjà dix reste une Stern vendue. Une Stern vendue à quelqu’un qui n’en possédait aucune peut être le début d’une collection.

LE HOME EDITION PLUS POUSSE ENCORE PLUS LOIN CETTE LOGIQUE

L’arrivée de la Pokémon Home Edition Plus chez Costco ajoute une porte d’entrée autrement plus agressive. À 4 999,99 dollars, Stern ne descend pas seulement le prix de Pokémon, il change l’endroit et surtout les gens auxquels il peut le vendre. La Pro, la Premium et la LE continuent de parler au marché traditionnel, tandis que la Home Edition peut se retrouver devant un client Costco qui n’avait aucune intention de chercher un distributeur de flippers ce matin-là.

Et regardez bien les photos « Lifestyle » préparées par Stern pour accompagner la machine, parce que le marketing est presque plus intéressant que le produit. Ce n’est pas le pinhead traditionnel que Stern met au centre. On voit une famille dans un intérieur domestique, une enfant aux boutons, puis la mère qui joue à son tour. L’homme, lui, reste régulièrement en retrait, regarde et sourit. La machine n’est plus présentée comme le gros jouet d’un collectionneur qui a enfin obtenu l’autorisation d’occuper quinze mètres carrés du sous-sol. Elle devient un loisir familial que tout le foyer s’approprie.

La mise en scène est évidemment publicitaire, mais le choix des rôles ne doit rien au hasard. L’enfant découvre, la mère joue, le père observe avec cette petite satisfaction du type qui vient manifestement de réussir son meilleur achat familial depuis longtemps. Stern ne vend plus seulement Pokémon à celui qui veut un flipper. Il montre au primo-acheteur pourquoi toute la maison pourrait vouloir le sien.

LE CHIFFRE QUI M’INTÉRESSERAIT VRAIMENT

Si Stern annonce demain avoir vendu des milliers de Pokémon, le chiffre fera évidemment un joli communiqué. Mais celui que j’aimerais vraiment connaître est ailleurs : combien de ces Pokémon sont le premier flipper de leur propriétaire ? Combien de personnes sont venues pour Pikachu et ont découvert derrière lui tout un hobby ? Combien de familles n’auraient jamais envisagé d’acheter un Godzilla, un Jaws ou un Metallica, mais trouvent soudain parfaitement raisonnable de faire entrer 130 kilos de Pokémon dans le salon ? Et surtout, combien achèteront une deuxième machine dans deux ou trois ans ? Nous n’avons pas ces données. Mais Pokémon peut recruter là où le flipper tourne encore trop souvent entre convaincus.

Pendant des années, l’industrie a cherché comment amener de nouveaux publics jusqu’au flipper. Avec Pokémon, elle dispose d’une licence suffisamment puissante pour faire le chemin inverse. Pikachu entre d’abord dans la maison, le flipper avec lui. Puis, si Stern et surtout notre communauté font correctement leur boulot, Pokémon finit par s’effacer derrière quelque chose de beaucoup plus précieux : un nouveau pinhead. Et celui-là n’achètera peut-être jamais un deuxième Pokémon. Il achètera un deuxième flipper. C’est là que nous saurons si Stern a simplement vendu beaucoup de machines ou si Pokémon a réellement fait grandir le flipper.

Lazarus
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