Le 10 novembre 2020, l’Union Européenne a décidé d’appliquer 25% de taxe sur certaines importations en provenance des États-Unis. Elle concerne 150 codes douaniers (comprendre : 150 catégories de produits), dont les flippers et leurs accessoires. La quasi totalité des machines étant produite aux US, autant dire que la taxe fait monter les prix d’autant. Imaginons un flip’ à 10 000€ à l’import, il coûtait auparavant 12 000€ TTC, il coûtera désormais 15 000€ TTC.

25% sur les importations ? Pourquoi tant de haine ?

Le conflit entre l’UE et les USA remonte à 2004. Il prend ses racines dans les ventes d’avions Boeing et Airbus. A cette époque, Washington a saisi l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) et accusé les pays européens de subventions illégales d’Airbus, l’avionneur du Vieux Continent. La meilleure défense étant l’attaque, un an plus tard l’Europe a reproché exactement la même chose aux US, qui auraient subventionné Boeing pour plus de 19 milliards de dollars sur vingt ans.

Une aparté : la mission de l’OMC vise à favoriser le commerce international, notamment en incitant au libre-échange. Son but est de réduire les droits de douane et autres pratiques considérées comme non concurrentielles. Subventionner une entreprise fait partie des pratiques qui faussent la concurrence. L’OMC n’aime pas ça. Dans le désaccord autour de Boeing et Airbus, partons du principe que tout le monde triche, car il s’agit du scénario le plus probable. Fermons la parenthèse, nous sommes des pinheads, pas des économistes.

Depuis 2004, les super-puissances empilent les appels et recours, toutes ces méthodes qui permettent de différer un jugement et une sanction potentielle. Avec l’élection de Donald Trump en 2016, la situation s’est aggravée, l’homme adoptant une posture agressive envers ses partenaires commerciaux. A l’été 2019, avec l’accord de l’OMC, les États-Unis ont appliqué pour 7,5 milliards d’euros de droits de douane sur des produits européens, dont les avions d’Airbus mais aussi le vin (horreur !).

Le 10 novembre 2020, l’UE a riposté avec une taxe de 25% sur 150 catégories de produits. L’une d’elles concerne nos flippers et leurs accessoires comme les toppers. Les prix des machines Jersey Jack Pinball, Chicago Gaming, American Pinball et Stern sont donc directement impactés.

Y a-t-il des précédents à la taxe sur les flippers ?

Comme nous l’a confié Nastassia Loose, qui importe et distribue des flippers en France, “le secteur a connu d’autres coups durs”. Le plus important fut l’augmentation de la vignette imposée à tous les exploitants de machines. Dans les années 1980, les communes ont acquis le droit de doubler voire quadrupler le prix de la vignette. Cette décision intervenait dans un contexte où la France était déjà peu conciliante avec ce qu’elle considérait comme des jeux d’argent ou de hasard.

Vignette de paiement de la taxe des jeux automatiques

Mais à l’époque les jeux dans les bars prospéraient. Les exploitants ont encaissé ce nouvel impôt sans trop de difficulté. Depuis, les consoles de salon et la raréfaction des bars ont quasiment tué le secteur au tournant des années 1990-2000. Le prix de la vignette a été drastiquement réduite en 2007 pour faire passer la pilule de l’interdiction de fumer dans les bars. Une décision trop tardive pour redynamiser le secteur… Les taxes apparaissent plus vite qu’elles ne disparaissent. C’est un adage que les commerçants ont appris à connaître.

Aujourd’hui, le marché se réinvente peu à peu en vendant les flippers directement aux particuliers, mais sa taille actuelle ne rivalise pas pour le moment avec l’âge d’or des cafés.

Quelles sont les conséquences à court-terme ?

Dans les jours qui y ont suivi l’entrée en vigueur de la taxe, les distributeurs se sont fait dévaliser. La taxe n’étant pas rétroactive, toutes les machines importées avant le 10 novembre se retrouvent mécaniquement bien moins chères que celles importées après. Les clients avertis l’ont bien compris : ils ont raccourci leur temps de décision pour profiter des derniers pinballs sans taxe.

Les derniers flippers partent comme des petits pains

Une bonne nouvelle pour les vendeurs ? Oui, avoir de la trésorerie pour les mois difficiles qui s’annoncent est une bonne nouvelle. Mais Nastassia tempère : “Cette taxe se cumule avec la crise sanitaire liée à la COVID-19. Depuis le premier confinement, les fabricants de flippers tels que Stern n’ont pas pu honorer leurs commandes. Elles sont arrivées au compte-goutte. Donc le nombre de machines neuves que nous avons vendues ces derniers jours est minoré par un stock peu important.”

Aucun espoir de voir la taxe flipper disparaître avant plusieurs années

Stéphane et Joana de High Voltage Pinball

La première réaction fut l’optimisme. La sortie de Trump au profit de Joe Biden à la Présidence des États-Unis pourrait augurer une désescalade sur le conflit douanier. Mais tous les professionnels, à l’instar de RB Flip, Nastassia ou Stéphanie Pino de High Voltage Pinball, ont rapidement douché cet espoir. Des analystes économiques partagent leur avis. Tout d’abord, le nouvel élu a certes un discours moins véhément sur la forme, mais pas moins protectionniste sur le fond. Les chances qu’il apaise les tensions dès le début de son mandat sont très faibles.

Par ailleurs, dénouer cette affaire commerciale va prendre beaucoup de temps. Comme nous l’expliquions en début d’article, les 25% sur les pinballs ne constituent que le dernier épisode d’une longue saga. Si les deux parties avaient le souhait de résoudre le conflit, probablement commenceraient-elles par son origine, à savoir les ventes de leurs avionneurs. Enfin, Stéphane Pino et Nastassia pointent du doigt la lenteur des ripostes européennes, arrivées à contretemps. A noter que la bureaucratie de l’UE n’est pas à incriminer sur cette année de décalage. En effet, il lui aura fallu attendre le 13 octobre 2020 pour obtenir le feu vert de l’OMC. Mois d’un mois plus tard, les taxes s’appliquaient.

Préparons-nous à vivre longtemps avec cette taxe. César de RB Flip estime même qu’elle ne disparaîtra jamais, du moins pas dans les 5 ans à venir.

Quel impact à long terme sur le flipper en Europe ?

Le neuf devient trop cher ? Achetons de l’occasion ! Le raisonnement se tient, et beaucoup de clients le partageront. La demande va probablement augmenter. En revanche, l’offre n’a pas vraiment de raison de suivre le même chemin.

Nastassia toujours positive !

En effet, Nastassia nous apporte un éclairage intéressant : “pour une vente de flippers neufs, nous faisons une voire deux reprises”. Vous voyez le truc venir ? Les gros clients font tourner leurs collections de flippers. Faute de place ou de budget, ils revendent lorsqu’ils achètent. Si cette clientèle ralentit le rythme de ses achats, il y aura moins d’occasions à récupérer. Cet effet ciseau va entraîner une hausse des prix de tous les flippers, les neufs comme les anciens.

Stéphane Pino précise également : “les activités sous-jacentes comme l’exploitation et la location risquent elles aussi de ralentir”.

Voilà à quoi il faut s’attendre en 2021. Mais y a-t-il un espoir que les prix se “tassent” sur la durée ? Personne ne le sait aujourd’hui mais passons en revue quelques facteurs. Tout d’abord, peut-on espérer la fabrication de flippers dans l’Union Européenne ? Cette hypothèse fait preuve de bon sens. Néanmoins, César écarte la possibilité que les manufacturiers américains produisent sur notre sol. Leur premier marché reste les US, et le coût d’une ligne de production s’avère rédhibitoire.

Les Européens pourraient-ils se mettre à produire leurs propres machines ? Sur le papier oui, mais retrouver des compétences dans un secteur (autant techniques qu’artistiques) prend des années. Aujourd’hui, Dutch Pinball est le principal fabricant en zone UE, et n’a produit que deux flippers (the Big Lebowski et Bride of Pinbot 2.0, bien notés sur pinside). Les autres pays du monde ne sont pas mieux lotis que nous.

Les commerçants diversifiés survivront

Nous pouvons nous inquiéter pour les distributeurs qui ne vendent que du neuf. Le prix par flipper va augmenter, mais pas leur marge, et il y aura probablement moins d’achats. Les plus fragiles disparaîtront peut-être.

Pour les vendeurs de neufs et d’occasions, la situation sera plus supportable, du moins l’espère-t-on. La hausse prévisible des prix de l’occasion leur profitera probablement un peu. En effet, les commerçants margent mieux sur de l’occasion, cet effet compensera peut-être la baisse des ventes sur le neuf. Par ailleurs, certains acteurs comme High Voltage Pinball sont dans le business du flipper par passion, et ont d’autres sources de revenus.

En résumé, les acteurs diversifiés s’en sortiront mieux.

Le marché se réduira probablement

Le marché du “new in box” ne disparaîtra pas, il restera des clients qui accepteront de payer. Mais la situation permettra-t-elle à un nouvel acheteur de se payer du neuf ? Rien n’est moins sûr selon Nastassia. La démarche usuelle d’un “primo-accédant” consiste à vouloir s’acheter un flipper de seconde main, puis de se laisser séduire par un nouveau modèle plus chatoyant. L’écart de prix s’élève à deux ou trois mille euros, mais reste supportable pour un achat coup de cœur. Faire accepter le double s’avèrera plus difficile.

Le secteur peut ainsi se scléroser. Entendez par là que les jeunes pinheads ne prendront plus la relève des anciens. Un passage à vide équivalent à ce qui a été vécu dans les années 1990-2000 est à craindre.

Le flip’ vaincra !

Le risque existe, mais les contre-attaques aussi. Si nous étions Stern, nous envisagerions des flippers low cost en dessous des Pro (moins de toys, moins de fonctionnalités) pour compenser la taxe sans revoir complètement notre ligne de production. Certes, cette perspective n’enthousiasmerait pas les foules. Mais elle permettrait de faire le dos rond et maintenir actif le marché du neuf en Europe.

Nous sommes en guerre le flipper a besoin de vous !

De plus, peut-être que le nombre d’amateurs prêts à payer plus cher est-il plus important qu’on ne l’imagine. Et les nouveaux acheteurs n’auront pas de référence des prix passés, donc le prix ne les choquera pas, qui sait ?

En conclusion, ce statut à fin 2020 nécessitera d’être réactualisé tous les 6 mois tant les paramètres son nombreux et imbriqués. Nous serons là pour suivre les évolutions du marché du flipper.

Coup de théâtre : suspension temporaire de la taxe pour 4 mois

La suite du feuilleton sur la taxe continue ici, avec notre article du 8 mars 2021 : suspension de la taxe sur les flippers pour 4 mois !

NOS SOURCES