Jeu vidéo et flipper : apports croisés

En février 2022, nous avons enregistré un super podcast dédié au flipper sous ses formes virtuelles (Pincab, Pinball VR, Pinball FX, Multimorphic P3…). Et au passage, nous avons brossé un panorama des fonctionnalités issues du jeu vidéo qui ont inspiré les concepteurs de flippers.

Voici une version écrite et remaniée de nos échanges.

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Les video modes

On va commencer en douceur, par une innovation apparue sur les flippers des années 90 : les modes vidéo. Il s’agit d’une mission, d’une séquence de jeu, durant laquelle on quitte le plateau et la bille des yeux pour se concentrer sur l’écran DMD (Dot Matrix Display).

Celui-ci va afficher un petit jeu vidéo commandé par les boutons des batteurs. La bille est bloquée par un mécanisme en attendant. A chaque flipper son mini-jeu. Il peut s’agir :

  • d’appuyer sur le bouton à un moment précis pour tirer sur des cibles virtuelles (ex : Fish Tales où on dégomme des jet skis ou des bateaux, c’est-à-dire des engins qui perturbent la partie de pêche)
  • de matraquer le bouton le plus vite possible (ex : échapper à un requin en nageant le plus vite possible pour atteindre la plage, comme sur le flipper Black Rose)
  • de se déplacer de gauche à droite pour éviter des obstacles (ex : dépasser les voitures sur une autoroute comme sur le pinball High Speed)
  • Et j’en passe, on peut inventer beaucoup de mécaniques avec deux boutons!

L’intégration du video mode dans le code de nos machines est sans contestation possible un apport du jeu vidéo. La qualité de la saynète dépend du codeur, et sa cohérence avec le thème de la table de son designer.

Parmi les intégrations très réussies, les videos modes du Indiana Jones de Williams font partie intégrante de l’histoire que déroule le joueur. Elles sont des missions à part entière dans la trame générale, et non un mode bonus.

Plusieurs video modes sur le flipper Indiana Jones

A l’inverse, ayons une pensée émue pour le concepteur John Popadiuk, qui a réussi le tour de force d’intégrer un video mode sans aucun rapport avec la choucroute dans sa néanmoins légendaire machine Theatre of Magic : des cibles tombantes virtuelles à abattre avec des batteurs virtuels. Quel lien avec le monde de l’illusion ? Nous cherchons encore…

Le mode vidéo le moins lié à son thème – Theatre of Magic

Malgré le caractère très limité de ces séquences de jeu, il faut reconnaître qu’elles font leur effet la première fois qu’on les lance, à tel point que c’est un must-have. Encore aujourd’hui, de nouveaux flippers incluent des video mode : dans Ghostbusters, il faudra attraper les fantômes sans croiser les effluves.

Certains designers, comme Pat Lawlor, ont refusé de céder aux sirènes de la modernité en arguant que le flipper et le jeu vidéo étaient deux mondes totalement différents, qu’il convenait de laisser séparés. Finalement, il sera le co-créateur du Pinball 2000, probablement une des initiatives les plus hybridées entre les deux univers. Comme quoi, il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis.

Les influences « jeu de rôle »

Plus les machines, et surtout leurs codes, se perfectionnent, plus les règles s’inspirent des jeux vidéos. Pensez au flipper The Mandalorian, dans lequel vous collectez du beskar (le matériau ultra résistant de l’univers Star Wars) pour ensuite le dépenser à la forge. A vous de choisir quel bonus acheter : un multiplicateur, une possibilité de sauver la bille sur une des outlanes…

La Forge du flipper the Mandalorian, dans laquelle vous choisissez votre bonus

Cette logique de choix se retrouve aussi dans le code de Jurassic Park : en frappant la jeep, le scénario va s’aiguiller sur une mission plutôt qu’une autre. Ces embranchements sont possibles jusqu’aux dernières missions, qui redeviennent un tronc commun. Idem sur Godzilla : on choisit les monstres contre lesquels on combat.

Evolution du personnage, scénario à embranchements… Le flipper a repris des fonctionnalités que le jeu vidéo a lui-même volé au jeu de rôle papier. Par ailleurs, ces règles se simplifient durant ces transferts :

  • Les premières versions des règles de Donjons & Dragons sont riches certes, mais d’une complexité affolante. Et chaque scénario couvrait des dizaines de pages que nous devions nous acheter à prix d’or.
  • La plupart des jeux vidéos ont picoré des idées en élaguant les feuilles trop touffues des personnages Dugeons & Dragons, laissant la part belle aux graphismes et à l’action.
  • Le flipper taille encore plus dans le gras pour ne conserver que le principe du choix (pour le moment en tous cas).

Ainsi, on peut voir les jeux sur console et sur PC comme une passerelle entre les jeux papier et les flippers. La philosophie des jeux sur table a été allégée dans les jeux vidéos, puis réduite à sa plus simple expression sur nos machines.

Stern Insider Connected et Scorbit

Il y a plus d’un an, j’écrivais un article dans lequel je détaillais les fonctionnalités des jeux vidéos et qui auraient une valeur ajoutée pour le flipper. Notamment :

  • partager des scores
  • faciliter les compétitions
  • ajouter des missions complémentaires ou saisonnières

J’en rêvais, Stern l’a fait avec son Insider Connected sorti en 2021. A partir d’un module inclus d’office sur les modèles récents du fabricant (ou en option pour les machines plus anciennes), le joueur de flipper peut comparer ses résultats, débloquer des « achievements », et bientôt participer à des événements organisés par des exploitants ou lieux indépendants.

Tout ceci est un copier/coller des innovations apportées par Blizzard pour ses jeux Starcraft ou World of Warcraft, pour ne citer que le plus connu des éditeurs.

Objectifs supplémentaires, partage de scores et compétitions facilitées sont également des fonctionnalités qu’a repris Scorbit, le concurrent indépendant de Stern Pinball.

Qu’a apporté le flipper au jeu vidéo ?

Voilà donc 3 apports du jeu vidéo au flipper. Mais qu’en est-il de l’inverse ? De quoi le jeu vidéo est-il redevable au pinball ?

La première réponse qui nous est venue est « rien », ou rien de structurant. Le jeu vidéo prend des formes si variées que ses versions modernes se sont affranchies depuis longtemps des limites de nos machines. Le flipper est un format qui s’est figé avec le temps. Le jeu vidéo, lui, a retrouvé toute sa créativité depuis la renaissance des studios indépendants (merci Kickstarter et Steam).

Mais alors remontons dans le temps, à l’origine des premières bornes d’arcade et mettons de côté les jeux vidéos qui simulent un flipper, car Syl Vain a déjà tout dit dans l’article sur le sujet.

Le score, un héritage du flipper ?

Les premières bornes d’arcade, comme Pac-Man ou Breakout/Arkanoid, donnaient comme seul objectif de réaliser le plus grand score (ou d’atteindre le niveau le plus élevé), et implicitement de jouer le plus longtemps avec une seule partie.

Cette mécanique est clairement similaire à ce que le flipper expérimentait déjà depuis plusieurs décennies. Les exploitants de flippers sont devenus également des exploitants de bornes, les concepteurs de jeux vidéos étaient des Pinheads. Les mécaniques des uns ont donc été reproduites sur les autres.

Il faudra attendre les consoles de salon pour que la scission s’amorce. Et avec les consoles, les systèmes de sauvegarde ont accéléré les divergences de gameplay. En effet, enregistrer une partie implique pour les développeurs de proposer une aventure plus longue. Cela minore également l’importance du début de partie, étant donné que le joueur n’y sera confronté qu’une seule fois. A l’inverse, le flipper doit accrocher le Pinhead dès les premières secondes de la première bille, d’autant plus que le risque est grand que celui-ci ne voit pas grand chose de plus du gameplay s’il est un Low Score Pinball Wizard 😉

La replay value, le point fort du pinball

La replay value, ou rejouabilité, est l’intérêt que l’on trouve à rejouer à un même jeu. Dans ce domaine, le flipper est imbattable. L’effet papillon inhérent à la trajectoire de la bille rend chaque partie unique.

Voilà un avantage que le jeu vidéo a bien du mal à copier. Pour y arriver, il ajoute des événements aléatoires pour limiter le sentiment de répétition, qu’il s’agisse de quêtes générées automatiquement ou de niveaux conçus par l’ordinateur.

Allez savoir si la parenté est assumée par les développeurs, mais en tous cas la piste mérite d’être creusée.

Le code : le legs ultime du flipper ?

Je ne sais pas si vous avez remarqué, mais nous sommes allés progressivement vers des idées de plus en plus conceptuelles. Et nous allons finir en beauté avec celle-ci : et si le code était le plus bel apport du flipper au jeu vidéo ?

Avant même que nos machines utilisent un logiciel (une ROM), elles intégraient un code, au sens le plus littéral du terme. Même un flipper purement mécanique fait progresser un score, voir gère une logique de bonus. Des règles sont exécutées suivant les actions du joueur. Il s’agit probablement de l’utilisation la plus répandue du code à des fins ludiques avant la généralisation du transistor.

Du score, des bonus, et pas un seul logiciel pour autant

Est-ce que Pong aurait existé sans le flipper ? Probablement, car rien dans le développement de Pong n’indique que ses concepteurs se sont inspirés de Gottlieb ou autres. Néanmoins, le flipper a certainement répandu l’idée qu’une machine complexe, impliquant du code, peut trouver son public dans le domaine du loisir.

Le code : un échange de bons procédés

Finissons car j’ai le cerveau qui chauffe. Si le code existait sur nos vieux flippers, le jeu vidéo lui a donné ses lettres de noblesse, et a permis l’avènement des flippers à missions.

Pas facile de définir ce terme de « missions ». Résumons ainsi : une mission modifie temporairement les mécaniques de jeu et incite le joueur à effectuer des actions précises. Si celles-ci sont correctement exécutées, la mission gratifie le joueur d’un montant de points significatifs, et peut même débloquer d’autres missions, jusqu’au sacro-saint Wizard Mode, c’est-à-dire la mission ultime.

Nul doute que les missions des flippers s’inspirent de celles des jeux vidéos. La mission est au cœur du gameplay d’un jeu sur deux, si ce n’est plus.

Et la boucle est bouclée, le flipper a défriché le code et en a récolté les fruits après un détour par le gaming.

Pour résumer, les influences croisées entre flipper et jeu vidéo ont façonné l’un comme l’autre. Les opposer n’a pas de sens, d’autant que nous prédisons un bel avenir aux versions hybrides, comme les propositions de Zen Studio, de la réalité virtuelle ou du pincab.

Nick_O
Nick_Ohttps://pinballmag.fr
Collector of friends who have pinball collections.

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